Le gel, fléau de la vigne

Le gel, fléau de la vigne

Le gel, fléau de la vigne

Vous pouvez lire cet article ou regarder notre webinar sur le gel dans les vignes en replay via ce lien !

Aux mois de mars et avril, les vignerons n’ont plus que ce mot à la bouche : le gel. En effet, il fait des ravages, plus ou moins graves, dans les vignes en fonction des années. L’année 2017 a été particulièrement destructrice en terme de rendements dans nombre de régions. En 2017, c’était 20 à 25% des bourgeons qui ont été détruits par le gel en Champagne. À Bordeaux, 80% des vignes ont été touchées. En Alsace, 3000 hectares ont été impactés gravement avec entre 80 et 100% de perte.

 

Ces chiffres montrent l’importance d’un épisode de gel pour un vignoble tout entier. On comprend donc pourquoi d’énormes moyens sont mis en oeuvre chaque année pour lutter contre le gel. C’est aux vignerons de s’unir et de trouver des solutions pour faire face et protéger leurs vignes. 

 

Pourquoi les vignerons craignent-ils le gel ? 

 

Le gel est un fléau qui touche beaucoup de vignerons chaque année. Ils le redoutent car il peut faire d’importants dégâts pour la récolte. 

Principalement au printemps, les bourgeons tout juste sortis peuvent être brûlés par le froid à partir de -2°C. Les bourgeons et les tissus embryonnaires sont brûlés et fanent. On peut estimer les dégâts à l’oeil, car les bourgeons brunissent ou à l’oreille après 2 jours, car ils sèchent. 

Si le bourgeon est brûlé tardivement dans sa croissance, il ne donnera pas de raisin cette année. Quand le gel intervient plus tôt dans la saison, les bourgeons d’un cep gelé peuvent repousser mais cela va entraîner des disparités de maturités difficiles à gérer pendant les vendanges. 

 

Tout est donc une question de timing, la vigne est sensible au gel au printemps, quand les bourgeons sortent et que son cycle végétatif commence. Voici différents stades de développement du bourgeon de gauche à droite :

 

 

Le bourgeon en dormance, aussi appelé un oeil, il est presque entièrement recouvert par des écailles protectrices et ne craint  pas le gel. 

Puis, le bourgeon dans le coton, l'oeil gonfle, les écailles s'écartent et la bourre est visible, protégée par un duvet blanc.

Bourgeon débourré appelée pointe verte : le bourgeon s'ouvre, c'est le débourrement. Les feuilles apparaissent. C'est à ce moment que le gel de printemps commence à être un risque pour la récolte.  

Étalage des feuilles : le bourgeon se développe et les feuilles s'étalent une à une.

 

Plus le cycle de la vigne est avancé, plus le gel est un danger. C’est d’ailleurs pour cette raison que, comme les jardiniers et les agriculteurs, les vignerons craignent les Saint de glace. Saint Mamert, Saint Pancrace et Saint Servais correspondent selon la légende aux derniers jours de froids de l’année, les 11, 12 et 13 mai. Selon des croyances païennes, ces Saints étaient des sources d’inquiétudes depuis le Vème siècle, ils ont donc été rayés du calendrier en 1960 par l’Eglise. Vous trouverez Estelle, Achille et Rolande à leur place !

Les vignerons craignent les Saint de glace car c’est à ce moment que les bourgeons sont sortis, ils sont plus fragiles et les derniers coups de froid peuvent être fatals. 

 

Et le gel d’hiver ? 

 

Il existe bien un gel d’hiver et certaines températures extrêmes peuvent être un danger. En effet, la vigne est en dormance entre le mois de novembre et le mois de mars, on appelle cette période d’inactivité : le repos végétatif. Après les vendanges et l’arrivée de l’automne, la vigne perd ses dernières feuilles puis elle se repose pendant tout l’hiver en attendant le printemps. 

Comme les bourgeons apparaissent qu’au printemps, le gel d’hiver n’est pas dangereux pour ceux-ci. Cependant, sous des températures allant jusqu’à -15°C, il y a un risque pour la pérennité des ceps de vigne. C’est le gel d’hiver qui détermine les latitudes maximales où l’on trouve de la vigne. Plus on s’éloigne de l'Équateur, plus le gel d’hiver est extrême. 

La solution très utilisée dans certaines régions de Chine et du Canada est le butage. Cette technique consiste à recouvrir les ceps de terre pour les protéger contre le froid et gagner quelques degrés. Ils sont donc comme enterrés pendant l’hiver pour éviter qu’ils soient en contact avec les températures très négatives. Cette méthode est aussi fréquente pour protéger les jeunes ceps les plus fragiles. 

 

Le butage des vignes en hiver pour protéger les ceps des températures extrêmes. 

 

Un mal nécessaire 

 

Le gel fait tout de même partie de la vie de la vigne tout en étant un mal nécessaire. En effet, pour que la vigne soit en forme et produise de bons raisins, il faut des saisons. Le repos végétatif de l’hiver est indispensable à une bonne récolte. Le froid de l’hiver aide à limiter les maladies, par exemple les champignons à l’origine du mildiou aiment l’humidité et le froid sec empêche le développement de ces champignons. Le gel aide aussi à aérer les sols en profondeur, il améliore l’infiltration de l’eau et la vie des sols et aide le développement des racines. 

 

Revenons au gel de printemps qui menace les bourgeons. Il existe une multitude de méthodes de lutte contre celui-ci dans les vignes… et le moins que l’on puisse dire c’est que les vignerons de lésinent pas sur les efforts !

 

Quels sont les moyens de lutter contre le gel ? 

 

Essayons d’abord de comprendre les deux grands types de gel qui existent : 

 

  • Le gel advectif est le résultat de l’arrivée d’une masse d’air froid, il intervient surtout au coeur de l’hiver.

  • Le gel radiatif est le résultat de l’accumulation d’air froid au sol. La nuit, le sol perd de la chaleur accumulée durant la journée, l'air chaud monte et l'air froid plus dense et plus lourd s'accumule au sol. La température la plus basse est souvent atteinte à l’aube.

 

En résumé : le gel advectif est une arrivée d’air froid, le gel radiatif est un départ d’air chaud !

 

 

Comme évoqué plus haut, c’est au printemps que la vigne est en danger, c’est donc principalement le gel radiatif qu’il s’agit de contrer. Voici les systèmes de lutte les plus répandus: 

 

Les bougies 

 

Les bougies sont des blocs de paraffine dans des boîtes métalliques disposés tous les 10 mètres pour réchauffer l’air près du sol autour des vignes.

 

L’avantage est que ces bougies sont adaptés aux petites parcelles et qu’il n’y a pas d’investissement fixe. Cependant, l’approvisionnement est compliqué car quand il y a des prévisions de gel, beaucoup de vignerons achètent des bougies et les stocks sont limités. L’allumage, manuel et délicat, se fait souvent en pleine nuit. Les bougies se révèlent également assez polluantes puisqu’elles émettent du Co2.

Du point de vue de leur efficacité : au-delà de -4°C, les bougies ne protège plus les vignes. 

 

Dans l’appellation Lalande-de-Pomerol, le Domaine Tournefeuille lutte contre le gel avec les bougies placées près de ses ceps de vieille vigne. 

 

L’aspersion

 

De l’eau est pompée et aspergée sur les vignes pour former un cocon de glace autour du bourgeon. Le bourgeon est protégé grâce à un type d’igloo. 

 

La transformation de l’eau en glace produit de l’énergie et donc de la chaleur ce qui aide à maintenir la température du bourgeon à 0°C alors que la température extérieure continue à descendre. 

L’aspersion nécessite très peu de main d’oeuvre et est efficace jusqu’à -9°C. C’est la technique la plus efficace et la plus respectueuse de l’environnement car elle ne pollue pas. 

Néanmoins, l’installation est onéreuse et requiert la présence d’une rivière ou d’un réservoir d’eau à proximité. Il faut pas moins de 50 m3 d’eau par hectare ! 

 

Un cocon est formé par l’aspersion autour du bourgeon grâce à l’eau projetée sur les vignes avec des tuyaux. 

Crédits : Aurélien Ibanez.

 

Les tours antigel 

 

Des tours antigel sont installées dans le vignoble pour brasser l’air. Elles ressemblent à des éoliennes et rabattent les couches supérieures d’air chaud (à plus de 10 mètres) vers le sol.

 

Ces tours protègent de grandes surfaces, jusqu’à 5 hectares et nécessite peu de main d’oeuvre. Le bilan carbone pour faire fonctionner ces hélices est très respectable. 

Pourtant, les tours antigel ne fonctionnent pas en présence de vent et ne protègent pas au-delà de -6°C. La nécessité d’un terrain plat pour les installer peut aussi être une contraire. Enfin, il faut un investissement important au départ.

 

Une tour antigel au Château d’Eyran à Pessac-Léognan.

 

L’hélicoptère

 

L’emploi de l’hélicoptère correspond à la version de luxe du brassage d’air. 

L’hélicoptère vole à basse altitude et rabat les couches supérieures d’air chaud (à plus de 10 mètres) vers le sol.

Cette méthode est efficace et précise. Toutefois, c’est une opération dangereuse car elle s’effectue à l’aube, il y a donc peu de luminosité et les appareils doivent voler à basse altitude, proche des habitations. C’est aussi très coûteux, il faut compter en moyenne 170€ par hectare. Au niveau environnemental, l’utilisation de l’hélicoptère est polluante. 

 

À l’aube, l’hélicoptère volant près des vignes pour rabattre l’air chaud.

 

L’écran de fumée 

 

La fumée est créé en brûlant des bottes de paille et du bois à proximité des cultures. 

 

Un nuage artificiel couvrira les vignes et empêchera aux rayons de soleil de brûler les bourgeons épris par le gel matinal. Cependant, c’est très aléatoire car cela dépend de la direction du vent. Certains vignerons ne brûle pas toujours que de la paille ce qui peut s’avérer très polluant. C’est aussi dangereux pour la population environnante car la fumée peut parcourir des kilomètres et empêcher la bonne visibilité pour les automobilistes autour. 

 

La paille et le bois sont brûlés pour protéger les vignes grâce à la fumée. 

Crédits : Thierry Gaudilière

 

 

Les câbles électriques chauffants 

 

Les câbles chauffants sont fixés le long du fil de palissage et sont reliés à une armoire de régulation qui réchauffent directement les parties sensibles

Les câbles ont une longue autonomie et un bilan carbone faible s’ils sont branchés le secteur. 

Néanmoins, l’investissement lié à l’implantation de ces câbles dans la vigne est non négligeable. Ils se limitent aussi aux petites parcelles avec un entretien important. C’est donc souvent utilisé pour des vignes de prestige. 

 

Les câbles chauffants sont attachés aux fils qui tiennent les baguettes de la vigne. 

 

Pour résumer, on peut trouver plusieurs moyens pour lutter contre le gel et protéger les bourgeons pendant le printemps : 

 

  • Les bougies réchauffent l’air près du sol

  • L’aspersion crée un cocon autour du bourgeon

  • Les hélices rabattent l’air chaud vers le sol

  • La fumée crée un écran de protection

  • Les câbles réchauffent la zone de contact

 

Chaque régions en France et dans le monde a sa méthode de prédilection pour se protéger contre le gel. Par exemple, à Chablis, l’aspersion est vivement pratiquée. En Bourgogne, les bougies illuminent les rangs de Chardonnay et Pinot Noir et dans l’ouest, dans la Loire et à Bordeaux qui offrent des paysages plus plats, les tours antigel sont souvent préférées. 

 

Comment anticiper les risques de gel ? 

 

Il est possible d’anticiper les risques. En effet, le vigneron doit avant même de planter de jeunes plants de vigne, réfléchir aux risques de gel. Mais il doit aussi s’adapter en ce qui concerne les travaux en vigne comme la taille ou le travail des sols. Cela prouve que les vignerons doivent prendre en compte le gel comme étant partie intégrante de leur travail. 

 

Choisir le bon cépage : débourrement tardif ou précoce ? 

 

Le débourrement est le moment où le bourgeon éclot : plus il éclot tard, moins il sera exposé au gel. En fonction des régions, les cépages sont adaptés aux climat plus ou moins froids, chauds, humides,... 

 

Un cépage est une variété de vigne et de raisin. Un des critères principaux du choix d’un cépage dans une zone gélive (qui est fréquemment touchée par le gel) est son époque de débourrement. 

Par exemple, le Riesling est un cépage qui s’adapte bien aux zones gélives, il est planté en Alsace, en Allemagne ou au Canada. 

 

Le vigneron doit s’adapter 

 

Une fois le cépage choisi, il faut travailler en s’adaptant à celui-ci. Pour lutter contre le gel, le vigneron peut intervenir sur plusieurs aspects dans la vigne. 

 

Il peut retarder la taille de la vigne. La taille doit se faire généralement avant l’arrivée du printemps car c’est le moment où le débourrement intervient, c’est-à-dire que les bourgeons vont commencer à éclore. Si l’on taille la vigne plus tard, le cycle végétatif va être retardé, ainsi que le développement du bourgeon. Cela n’est pas réalisable sur toutes les parcelles car la taille prend beaucoup de temps, en général de décembre à mars.

Le vigneron peut aussi lier la vigne plus tard. Le liage consiste à attacher les baguettes au fil tuteur avec un lien pour favoriser le développement des bourgeons. Si l’on retarde ce travail, les bourgeons seront plus hauts et auront moins de chance d’être attaqués par le gel. 

 

Ensuite, le vigneron peut adapter aussi son travail des sols ce qui peut être très important pour anticiper le risque de gel. Éviter l’humidité est le mot-clé ici car celle-ci participe à la chute des températures.

Tout d’abord, en évitant le labour avant un épisode de gel annoncé par la météo, il diminue l’humidité dans le sol. L’herbe est aussi un facteur important à prendre en compte car elle augmente fortement l’humidité. Si l’on limite le développement de l’herbe dans les rangs, les bourgeons seront moins exposés au risque de gel. Il faut donc labourer, mais au bon moment !

 

Le Château de la Cour, à Saint-Émilion, retourne l’herbe entre les ceps.  

 

Le rôle majeur des assurances

 

Malgré plusieurs assurances disponibles pour les vignerons pour faire face aux aléas climatiques comme le gel, seuls la moitié des viticulteurs sont assurés. À Bordeaux, moins de 30 % des viticulteurs sont assurés contre le gel malgré les aides de l’Union Européenne. 

 

Bien sûr, les techniques évoquées ci-dessus sont aussi utiles pour lutter contre le gel. Cependant le risque est toujours présent. Au-delà des ces techniques, les assurances sont essentielles pour l’avenir. Avec le dérèglement climatique, les dégâts deviennent plus importants et les assurances apportent une compensation pour les pertes de récolte. 

 

 

Crédits : Aurélien Ibanez

 

Pour conclure, le gel est réellement un fléau pour la vigne. Avec tous les moyens existants pour lutter, la réalité dans les vignobles est souvent synonyme de nuits de printemps  difficiles. Mais une réelle solidarité entre les vignerons est présente ce qui aide à surmonter ces périodes compliquées pour les vignerons. 

 

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